Julien Prévieux et Karine Savard. Le capital humain

Commissaires: Chloé Grondeau et Anne-Marie St-Jean Aubre

Du 15 avril 2021 au 5 juin 2021

À propos —

Karine Savard, qui produit des affiches de films pour gagner sa vie, propose une analyse de cette évolution du marché du travail en se basant sur son expérience et son quartier. Le Mile-End, où se trouve le centre d’artistes Diagonale, est réputé comme ayant une des plus grandes concentration de travailleurs culturels au Canada, ce qui en a longtemps fait un des endroits les plus à la mode dans le monde. Pourtant, durant la première moitié du 20e siècle, le quartier multiethnique était considéré comme l’un des plus pauvres de la ville, où les nouveaux arrivants trouvaient des emplois manuels au sein des grandes manufactures de vêtements. Savard tisse à travers la collection de films du centre d’artistes Vidéographe une histoire mettant de l’avant la solidarité et les efforts de mobilisation de cette catégorie de travailleurs pour améliorer leurs conditions. Ses recherches posent entre autres la question suivante : « Et si la figure de l’exploité prenait aujourd’hui les traits inattendus de l’artiste libéré ? » Et si se rejouait aujourd’hui dans le quartier son histoire passée? Le film documentaire De fil en aiguille (1979) donne la parole à des travailleuses des manufactures de la rue Chabanel, des édifices semblables à ceux de l’avenue De Gaspé, qui accueillent justement depuis un an les artistes quittant leurs ateliers touchés par des hausses de loyer.

 

La fragmentation du travail en tâches répétitives et peu payées était le lot de ces travailleuses du textile dont les gestes rythment le déroulement du documentaire. Dans What Shall We Do Next ? (2006-2011 / 2014), Julien Prévieux attire notre attention sur un autre type d’actions. Il relève les gestes brevetés par différentes compagnies du secteur des technologies dont Samsung, Apple, Google ou Sony. Grâce aux brevets, ces multinationales affirment leur droit de propriété sur des mouvements effectués pour activer des applications aujourd’hui répandues ou des technologies qui pourraient être développées dans le futur. Les technologies comme les écrans tactiles, et les gestes qui y sont associés, ont transformé les méthodes de travail en facilitant certaines procédures, les rendant plus faciles et rapides. Ces technologies ont une incidence sur la productivité, et les brevets viennent garantir que la capitalisation potentielle de ces inventions se fera au profit de leurs détenteurs. Le fait qu’une compagnie détienne des droits sur des gestes transforme ces derniers en des objets dépersonnalisés. Pourtant, ces gestes ne sont effectifs et productifs qu’une fois qu’ils sont incarnés. Jusqu’où le capitalisme peut-il s’infiltrer pour instrumentaliser les êtres humains ? L’œuvre de Prévieux élargie la réflexion sur l’appropriation des gestes par les entreprises pour englober le quotidien puisque les outils numériques nous servent dans toutes les sphères de nos vies et risquent de faire de nous une « main d’œuvre » à notre insu. En récupérant les gestes brevetés pour en faire la matière première d’une chorégraphie qui les libère de leur fonction pratique, Julien Prévieux fait en quelque sorte acte de résistance.

 

La notion de « capital humain » recouvre à la fois un concept économique et une expression plus intuitive, utilisée dans le langage quotidien pour réfléchir aux liens entre l’individu, son travail, son rendement et son salaire. L’expression a vu le jour lorsque les employeurs ont cessé de voir les employés comme des unités interchangeables pour les considérer comme des travailleurs ayant des atouts (connaissances, talents, compétences) pouvant servir le développement des entreprises. Le capital humain d’un individu c’est ce qu’il a à offrir: il se caractérise par son niveau de formation et son expérience, preuves de ses compétences, annonçant sa productivité et donc, justifiant son salaire. Pour l’entreprise, le capital humain c’est sa main d’œuvre entendue comme un actif. Investir dans le capital humain c’est donc chercher les moyens de maximiser le potentiel des employés et des individus pour augmenter leur rendement au bénéfice de l’entreprise. Suivant cette logique, les travailleurs apparaissent encore comme des ressources qu’une entreprise peut exploiter plutôt que comme des êtres singuliers. L’engouement des jeunes professionnels pour le travail indépendant, en constante progression depuis des années, constitue peut-être une réponse à cette objectification des travailleurs du secteur des services.

 

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Une exposition présentée par le Musée d’art de Joliette et le centre de diffusion Diagonale

 

Karine Savard aimerait remercier le Conseil des arts du Canada, Vidéographe et Sagamie pour leur soutien à la réalisation de ce projet, ainsi que Jean-Philippe Boudreau, Scott Berwick, Karine Boulanger, Audrey Brouxel, Violaine Charest-Sigouin, Hervé Demers, Émili Dufour, Emily Gan, Chloé Grondeau, Maud Jacquin, Robin Simpson, Anne-Marie St-Jean Aubre, Olivia Vidmar, Sami Zenderoudi, Roxanne Arsenault et Manon Tourigny pour leur appui et contribution à un moment ou un autre de la création.


Image à la une : 

De gauche à droite: Julien Prévieux, What Shall We Do Next ? (Sequence #2), 2014. Karine Savard, Afficher le travail (détails), 2021