Irene F. Whittome. Sublimation

Commissaire : Anne-Marie St-Jean Aubre

Du 11 février 2023 au 14 mai 2023

À propos —

Active depuis plus de cinquante ans sur la scène artistique canadienne, Irene F. Whittome a longtemps fait du musée – ses outils, ses systèmes et ses fonctions – le centre de sa démarche créatrice. Les gestes associés à la classification et à l’identification, le souci de la préservation et l’accumulation sont caractéristiques de ses installations et de ses boîtiers, véritables petits cabinets de curiosité. Ses œuvres sont l’occasion d’explorer le musée en tant que site, moins pour en révéler les angles morts que pour mettre en jeu son imaginaire en usant de ses salles, de ses langages et de ses stratégies de sacralisation pour raconter des histoires qui tiennent des mythologies personnelles.

Installée depuis 2007 dans les Cantons-de-l’Est, Whittome s’est aménagé un atelier et un lieu de vie sur le terrain d’une carrière désaffectée où elle canalise maintenant son désir de transformation des environnements qui l’habitent. C’est là qu’elle a réalisé en 2009 l’action consistant à brûler les matrices et composantes restantes de plusieurs de ses œuvres des années 1970 et 1980. Se trouvaient notamment dans le brasier des éléments en bois et en carton recouverts d’encaustique réunis dans Vancouver (1975-1980), une installation exposée et reconfigurée de nombreuses fois, d’où la présence de caisses de transport visibles entre les flammes captées par la documentation photographique. Avec ce geste iconoclaste, de l’ordre de la dépense improductive et spectaculaire, effaçant les fruits de plusieurs années de labeur, l’artiste se libérait d’un poids en s’offrant une page blanche symbolique. Le feu, qui a duré une journée entière, lui a permis d’inscrire physiquement sa présence dans la carrière : neuf tertres funéraires rassemblant la cendre et les débris ont été aménagés à l’endroit exact de la combustion, servant ainsi de marqueurs à la mémoire. Deux ans se sont écoulés avant que ne s’évaporent les traces de cire incrustées dans le sol, et que le lichen, résilient, s’y substitue.

Destruction et renaissance : deux états contraires qui s’allient pour évoquer un processus de sublimation. Cette idée reviendra souvent tel un leitmotiv dans la bouche d’Irene F. Whittome, qui l’identifie comme une des clés de son impulsion artistique. L’artiste n’a jamais craint la destruction, première étape de la sublimation, dont la finalité est un état qui, en se substituant au premier, le supprime. Le feu – cérémoniel, funéraire, de l’ordre de l’offrande – ne manque pas également de rappeler le caractère rituel et sacré qui traverse tout son parcours. En témoignent l’utilisation de symboles comme la tortue, la croix ou le stoupa ainsi que l’atmosphère de recueillement de certaines de ses installations usant de la lumière et de la tension entre dissimulation et révélation pour maintenir une part de mystère. La série des Linceul 1, 2 et 3 donne à voir les traces laissées par un liquide traversant et imprégnant du lin. Les linceuls renouent avec le premier amour de l’artiste, l’estampe, dont le principe consiste à reporter le motif d’une surface sur une autre. Qualifiées de suaires – des étoffes couvrant le corps des morts – ces œuvres créées avec une teinture d’iode, un liquide aux propriétés antiseptiques, évoquent intimement les rites de passage visant à préserver et célébrer la vie. Une vie qui se poursuit dans la mémoire, dans les traces, et peut-être même, au-delà et au-devant, sous une forme sublimée.


Biographie —

Irene F. Whittome est née en 1942 à Vancouver, en Colombie-Britannique. Elle a enseigné à l’Université Concordia, à Montréal, de 1968 à 2007. Elle a été associée au programme de maîtrise à partir de 1975 avant d’être nommée professeure titulaire en 1995.

Elle vit et travaille à Montréal et à Ogden en Estrie. Entre 1995 et 2000 son travail a fait notamment l’objet de quatre expositions individuelles dans des lieux institutionnels : au CIAC – Centre international d’art contemporain de Montréal (1995), au Musée d’art contemporain de Montréal (1997), au Centre canadien d’architecture (1998) ainsi qu’au Musée national des beaux-arts du Québec (2000). En 2001, elle commence à travailler dans la région de Stanstead pour la réalisation de Conversation Adru présenté à la Galerie d’art de l’Université Bishop (aujourd’hui Galerie d’art Foreman) (2004). Elle achète en 2003 une carrière de granite désaffectée à Ogden et y construit son atelier pour y travailler en 2004.

Irene F. Whittome a remporté, pour son excellence artistique, le prix Victor-Martyn-Lynch-Staunton du Conseil des Arts du Canada (1991), le Prix de la fondation Gershon Iskowitz, Toronto (1992), le prix Paul-Émile-Borduas du Gouvernement du Québec (1997) et le Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques (2002). En 2005, elle a été nommée officier de l’Ordre du Canada. Ses œuvres font partie des collections des plus importants musées canadiens et elle est représentée, depuis 2005, par la Galerie Simon Blais à Montréal.


Image à la une :

© Irene F. Whittome, Prelude to Shroud, 2021. Photo : Tom Montgomery.