Musée d’art de Joliette

Musée d’art de Joliette
© Gabor Szilasi, <i>Table de cuisine du moulin à eau de Mme Bouchard, Saint-Louis-de-l’Isle-aux-Coudres, Charlevoix, 1970</i>, 1970.

Arpenter l’intime avec Gabor Szilasi

par Nathalie Galego, conservatrice adjointe aux collections du Musée d'art de Joliette

25 novembre 2020

« Mes photographies ont pour véritable sujet la vie quotidienne et surtout des personnes dans leur milieu, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur ; cela m'a toujours fasciné. J'aime voir comment tout change, comment tout est soumis à un courant perpétuel ? On sait que les enseignes sont remplacées et que les bâtiments sont démolis pour faire place à d'autres. Il en va de même pour les personnes. Si vous entrez à l'intérieur d'un bâtiment et que vous prenez une photo, n'espérez pas répéter exactement la même scène le lendemain. Il se peut qu'un seul objet ait été déplacé, mais le fait est que tout change constamment et c'est justement ce qui me passionne. C'est aussi la raison pour laquelle je m'intéresse au documentaire à caractère social. »(1)

- Gabor Szilasi, novembre 2008

Le rôle joué par Gabor Szilasi dans l’histoire de la photographie au Québec et au Canada est indéniable. Cherchant à documenter la société en constante évolution, le photographe immortalise, depuis les années 1960, des scènes urbaines ou villageoises, l’architecture du pays et des portraits d’individus. La thématique de l’intime, cet univers personnel que l’on garde souvent pour soi, trouve un écho très fort dans la production du photographe. Le MAJ a acquis depuis la fin des années 1990 un corpus d'œuvres de ce célèbre artiste d’origine hongroise, pionnier de la photographie d’auteur d’ici. Certaines de ces réalisations nous transportent dans des espaces intérieurs ; elles nous donnent l’accès à ce qui demeure difficilement pénétrable à moins d’y être invité.

Chez Szilasi, l’art de la photographie s’inscrit dans une démarche documentaire centrée sur le sujet, sa présentation et sa compréhension dans un esprit de lisibilité sans détour. Les titres de ces œuvres se veulent objectifs et descriptifs : ils annoncent le nom de la personne photographiée, le lieu où la photo a été prise et la date. Empreinte de cet idéal de neutralité, inhérente à la photographie documentaire, la pratique de Szilasi ne cache aucunement cette volonté un peu contradictoire, mais inévitable, de laisser libre cours à son interprétation et à son regard personnel. Les réflexions épistémologiques sur l’écriture de l’Histoire nous ont appris que la neutralité de l’auteur n’existe pas. L'œil du photographe, auteur de la scène choisie, laisse toujours au passage sa propre vision des choses, choisissant, entre autres, ce qu’il sélectionne et ce qu’il exclut du cadrage de la scène. La pratique de Szilasi est donc porteuse de cette conscience du rôle du photographique dans la construction de l'histoire et de la mémoire collective et individuelle. Sa photographie participe à la construction d’une histoire. Et cette histoire qu’il façonne et qui nous intéresse ici est celle de la mémoire de l’intime. Les portraits d’individus réalisés par l’artiste dans leur environnement du quotidien lui offrent l’occasion d’ouvrir la porte sur leur monde privé.

© Gabor Szilasi, <i>Andor Pasztor à son appartement, Montréal, 1978</i>, 1978.

Série Portraits/Intérieurs

Les œuvres de la série Portraits/Intérieurs, réalisée entre 1977 et 1979, se présentent sous la forme de diptyques. Une photographie noir et blanc du modèle est juxtaposée à une image en couleur de la pièce dans laquelle le modèle a été photographié, tel que dans le cas de l’oeuvre Andor Pasztor à son appartement, Montréal, 1978 (1978). Les deux sections du diptyque occupent alors un espace complémentaire où se dessine la personnalité de la personne photographiée et sa façon d'organiser le monde. Le décor devient une extension de l’identité de l'individu, révélant des indices sur ses goûts et ses traits de personnalité. Il est intéressant de constater que le photographe pose son regard sur d’autres supports de la représentation, tels que des miroirs, des canevas, des téléviseurs et des cadres accrochés au mur à l’intérieur desquels se trouvent d’autres images qui racontent et donnent à voir d’autres facettes de l’intimité propre à chacun. Ces supports exposent comment l’humain se rattache au monde et lui donne sens. Il est facile d’envisager que les écrans d’ordinateur, les cellulaires et les tablettes s’inviteraient dans la production de l’artiste s’il créait aujourd’hui.

© Gabor Szilasi, <i>Table de cuisine du moulin à eau de Mme Bouchard, Saint-Louis-de-l’Isle-aux-Coudres, Charlevoix, 1970</i>, 1970.

Série Québec rural

Szilasi amorce dans les années 1970 une étude auprès des communautés de Charlevoix, dont celle de L'îles-aux-Coudres. Cette étude qu’il considère au départ comme une entreprise modeste se transforme graduellement en un vaste document social et culturel comprenant des centaines de photos. Cette découverte du territoire et de ses populations l’amène à arpenter de manière plus étendue le Québec rural au cours des années 1970. De nombreuses personnes qu’il rencontre acceptent d’ouvrir leur chez soi comme en témoigne l'œuvre Table de cuisine du moulin à eau de Mme Bouchard, Saint-Louis-de-l’Isle-aux-Coudres, Charlevoix 1970 (1970).


© Gabor Szilasi, <i>Mme Alexis (Marie) Tremblay dans sa chambre à coucher, Îles-aux-Coudres, Charlevoix, septembre-octobre 1970</i>, 1970.

Des liens se tissent entre l’artiste et les personnes qu’il rencontre. Les portraits réalisés par Szilasi témoignent de cette complicité souvent à l'œuvre entre le modèle et le photographe. Le premier accepte d’ouvrir son espace, conscient qu’il prendra la pose, alors que le second accepte la pose du modèle et la façon dont il souhaite être perçu. L'œuvre Mme Alexis (Marie) Tremblay dans sa chambre à coucher, Îles-aux-Coudres, Charlevoix, septembre-octobre 1970 (1970) donne à voir Madame Alexis prenant appui sur un meuble sur lequel est déposé le portrait d’un homme. S'agirait-il de son mari ou de son fils? À nous de créer notre propre interprétation de ce récit visuel.

Alors que ce texte débute par une citation de l’artiste, il se termine par une autre. Mais cette fois, les paroles de l’artiste soulignent un outil d’importance, la connaissance de la langue de l’Autre, qui a facilité son infiltration de l’espace intime :

« Quelles compétences faut-il pour réaliser un documentaire social dans un pays inconnu ? À partir de mon expérience personnelle ici, au Québec, et, plus récemment en Italie, je suis tenté de souligner combien la connaissance de la langue du pays est plus utile que l’intuition du photographe. La langue est à l’origine de la culture et de la mythologie d’une nation. Elle permet une approche plus intime des gens dans leur milieu. Elle favorise ainsi la découverte du détail, une des plus importantes notions en photographie. »(2)

Notes

  1. Musée des beaux-arts du Canada, https://www.beaux-arts.ca/collection/artiste/gabor-szilasi, page consultée le 17 novembre 2020.

  2. Gabor Szilasi, « Intervention et appartenances », Marques et Contrastes, p. 132