Ces espaces du possible enfouis en nous sont obscurs parce que anciens et cachés; ils ont survécu et se sont renforcés grâce à cette obscurité. Au cœur de ses profondeurs, chacune d’entre nous tient entre ses mains une réserve époustouflante de créativité et de puissance, d’émotions et de sensations vierges et inexplorées.
– Audre Lorde
Que peut l’art face à l’adversité du monde?
C’est en explorant cette question, vaste et récurrente, que ce projet d’exposition a pris forme. Si l’art ne peut réparer le passé ni guérir le réel, force est d’admettre que sa nécessité vitale a maintes fois été formulée à travers le temps. « La poésie n’est pas un luxe », affirmait en ce sens la poétesse et militante afroféministe Audre Lorde. Pour elle, la poésie est un espace de transformation, le levier d’une conscience libre, d’où peuvent jaillir des désirs et des espoirs, là où l’intime rejoint le politique.
Dans le prolongement de cette perspective, l’exposition réunit le travail de huit artistes de l’Île de la Tortue qui investissent le potentiel poétique de la création comme un espace d’émancipation. De la poterie à l’installation, en passant par la peinture, le tissage, la vidéo et la sculpture, les œuvres présentées articulent une portée politique qui se manifeste autant dans les choix formels et matériels que dans le propos qu’elles sous-tendent. Animées d’une force tranquille, parfois vibrante, les œuvres font surgir des imaginaires indociles où le rapport au monde s’affirme dans la puissance de la vulnérabilité. Les recherches plastiques et la quête de la beauté s’incarnent, dans la démarche des artistes, en une posture de résistance et d’insoumission face aux cadres hégémoniques qui, par leur violence, étouffent les imaginaires et réduisent l’étendue des possibles.
À une époque trouble, marquée par la barbarie et la montée des obscurantismes, les artistes occupent une position particulièrement sensible. Cette position leur permet de percevoir avec acuité les secousses du présent et de répondre à l’inconcevable en esquissant d’autres modalités d’être au monde. L’exposition invite en ce sens à considérer l’art comme un espace de déplacement, un lieu de friction, parfois fragile, parfois incandescent, où se déploient des formes capables, ne serait-ce qu’un instant, d’ouvrir de nouveaux horizons.
Commissaire : Ariane De Blois
*Le titre de l’exposition s’inspire du premier vers du poème Shipiss de Marie-Andrée Gill, publié dans l’ouvrage Uashtenamu. Allumer quelque chose, Montréal, La Peuplade, 2025.
Artistes
asinnajaq, Nathalie Batraville, Stina Baudin, Amanda Boulos, Berirouche Feddal, Shannon Garden-Smith, Frantz Patrick Henry et Tyson Houseman