Shannon Bool. La forme d’Obus

Commissaire : Anne-Marie St-Jean Aubre

À propos —

Le travail de Shannon Bool adopte de multiples formes, entre autres la tapisserie, la peinture sur soie, le collage, la sculpture ou le photogramme. Il gravite autour d’un thème central : une critique du modernisme à travers l’emploi de matériaux et de techniques non conventionnels, mêlée à une interprétation toute personnelle des concepts de la psychanalyse. Grâce à une étude de l’envers du courant moderniste, l’artiste fait apparaître la présence d’influences esthétiques réprimées tout autant en arts visuels qu’en architecture.

Le nouveau corpus d’œuvres présenté dans The Shape of Obus [La forme d’Obus] met de l’avant la recherche actuelle de Bool, qui s’est intéressée aux dessins érotiques réalisés par Le Corbusier en Algérie à partir des années 1930. Ces dessins coïncident avec le moment où l’architecte entreprend la conception d’une série de plans d’urbanisme visant à transformer Alger en une capitale impériale moderne, affirmant la présence française en Afrique du Nord. Bool voit dans l’aménagement urbain tout en courbes imaginé par l’architecte une conséquence directe de ses séances de voyeurisme, la sensualité des corps mauresques donnant forme par associations et projections aux idées proposées pour rénover la ville. Le rôle joué par l’architecture dans le contrôle des corps et des mœurs est également au cœur de la démarche de Bool, qui traque les stratégies d’objectification utilisées par le design d’intérieur, notamment les niches, les alcôves et les points de vue aménagés dans les espaces domestiques. Ici, l’artiste rend visible la violence propre à l’idée de progrès, sous-tendant les propositions de modernisation de la ville conçues par Le Corbusier, en surimposant littéralement sur les corps – des femmes et des colonisés – les mégastructures restrictives pensées par l’architecte.

Motifs décoratifs, techniques artisanales, images tirées de la culture populaire, références au corps et stimulation des affects sont autant de moyens adoptés par Shannon Bool pour déstabiliser notre lecture du formalisme. En y faisant figurer l’Autre – qu’il s’agisse de la figure féminine ou de l’exotisme fétichisé –, elle réussit à faire ressortir l’inconscient du modernisme. À travers la lecture psychanalytique de l’artiste, les thèmes et les espaces étudiés deviennent des « cas de dissociation » exemplifiés par la rencontre de matières, de techniques et de concepts opposés, qui fragilise leur cohésion interne. Adoptant une posture critique, Bool révèle ainsi les sous-textes des images qui retiennent son attention, ce qui déjoue leur aspect séducteur. Du même coup, elle signale la densité des messages que ces images véhiculent, même à leur insu.


Œuvre à la une :
© Shannon Bool, Oued Ouchaia, 2018.
Avec l’aimable permission de la Galerie Daniel Faria (Toronto) et de la Galerie Kadel Willborn (Düsseldorf).

Biographie —

Née en 1972 à Comox, en Colombie-Britannique, Shannon Bool vit et travaille à Berlin. Son œuvre a fait l’objet d’expositions individuelles à la Cathédrale de Francfort avec Portikus, Francfort-sur-le-Main (2017); au Peles Empire, Berlin (2017); à la Illingworth Kerr Gallery, Calgary (2016); à la Contemporary Art Gallery, Vancouver (2015); à la Galerie Kadel Willborn, Düsseldorf, Allemagne (2015); à la Daniel Faria Gallery, Toronto (2015); à la Bonner Kunstverein, Bonn, Allemagne (2012); au Gak-Gesellschaft für Aktuelle Kunst Bremen, Brême, Allemagne (2010); au Centre Rhénan d’Art Contemporain Alsace, Altkirch, France (2010), et au RMIT Project Space/Spare Room, Melbourne, Australie (2008). Ses œuvres ont fait partie d’expositions collectives au Museum für Moderne Kunst Frankfurt am Main, Allemagne (2017), au Metropolitan Museum of Art, New York (2016), et à la Fondazione Sandretto Re Rebaudengo, Turin, Italie (2013).